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Temps de lecture : 5 minutes

15 août 2026

Le 30 juin 1973, le premier prototype du Concorde suit l’éclipse solaire durant 74 minutes au-dessus du Sahara, offrant aux scientifiques un temps d’observation inédit. Cinquante-trois ans plus tard, en France, l’esprit de conquête semble avoir laissé place à une controverse nettement moins grandiose : fallait-il que l’État paie vos lunettes en carton ?

Même en 1999, année d’une éclipse totale autrement plus exceptionnelle, la puissance publique n’avait distribué de manière ciblée que 2 millions de lunettes. Les 28 millions de paires restantes avaient été vendues ou offertes par des acteurs privés. La polémique serait anecdotique si elle ne révélait pas une conception beaucoup plus vaste de l’action publique. Face à chaque problème, la réponse serait la même : identifier les besoins, puis mobiliser les ressources nécessaires pour les satisfaire. Gouverner « selon les besoins ».

Pourtant, hasard du calendrier, le centenaire de la naissance de Fidel Castro célébré jeudi dernier devrait refroidir les ardeurs planificatrices.

Le laboratoire cubain

Cuba a précisément tenté, pendant des décennies, de substituer la décision politique aux arbitrages du marché. Elle a même bénéficié d’une situation en or pour le faire, en recevant, 31 ans durant, le colossal soutien de l’Union soviétique – parfois à hauteur de 15 % de son PIB.

Des sommes que le pays a investies dans l’éducation et dans la santé, mais avec lesquelles il n’a pas réussi à transformer durablement son économie. Le PIB réel par habitant n’a augmenté que de 0,5 à 0,8 % par an en moyenne entre 1957 et 2017. Lorsque l’URSS s’est effondrée, le pays a brutalement décroché, perdant en quatre ans l’équivalent de plusieurs décennies de croissance économique. 31 ans de transferts, d’investissement administré et de planification n’avaient pas suffi à bâtir un système capable d’encaisser la disparition de son mécène.

Chaussure à son pied

Le problème central de la planification a été clairement formulé en 1945 par Friedrich Hayek dans The Use of Knowledge in Society. L’information économique essentielle ne se trouve pas dans un tableau Excel que l’administration aurait oublié de consulter. Elle est dispersée entre des millions d’individus.

Telle personne sait qu’elle préfère un appartement plus petit mais mieux situé ; tel boulanger qu’une variété de pain se vend mal dans son quartier ; tel restaurateur que ses clients délaissent un plat pour un autre ; tel industriel qu’un composant vient à manquer. Aucun planificateur ne peut agréger en permanence ces informations locales, changeantes et parfois subjectives.

Prenons une simple paire de chaussures. Une administration peut facilement estimer qu’une population de 10 millions d’habitants aura besoin de 13 millions de paires chaque année. Mais lesquelles ? Quelles tailles ? Pour courir, travailler, sortir ? En cuir ou en toile ? Noires ou rouges ? À quel endroit ? À quel moment ? Et surtout : combien de personnes préfèrent-elles une meilleure paire de chaussures à un nouveau téléphone, un dîner au restaurant ou trois heures de loisirs supplémentaires ?

Chaque « besoin » contient en réalité une multitude d’arbitrages.

Un prix n’est pas qu’une somme d’argent. C’est un signal. Il révèle qu’un bien devient rare, qu’un consommateur le désire suffisamment pour renoncer à autre chose, ou qu’un producteur peut gagner davantage en augmentant son offre.

Une administration peut assez bien identifier certains besoins standardisés : nombre de vaccins, places scolaires, besoins alimentaires minimaux, infrastructures. Elle est beaucoup moins armée dès qu’il faut arbitrer entre des préférences individuelles, mouvantes et parfois contradictoires.

Demander aux citoyens ce dont ils ont besoin ne règle pas le problème. Si un bien est gratuit ou fortement subventionné, chacun a intérêt à surestimer sa demande. Le prix oblige au contraire à arbitrer : vouloir davantage d’une chose signifie renoncer à une autre.

Gâchis et pénurie

Dans une économie administrée, sous-estimer la demande provoque pénuries, files d’attente, rationnement et marchés noirs ; la surestimer conduit à des stocks inutiles, des surcapacités et un gaspillage de capital. L’URSS en offre une illustration frappante : à partir des années 1960, chaque effort d’investissement supplémentaire produit des gains de plus en plus faibles.

La Chine l’a en partie compris. Le pays décolle après 1978, précisément lorsqu’il commence à réintroduire prix, profits, concurrence, entreprises privées et investissement étranger. L’État fixe des priorités industrielles et subventionne massivement certains secteurs. Mais ses réussites flagrantes dans l’automobile, les batteries ou le solaire ne doivent pas nous faire céder au biais du survivant. Une étude du FMI publiée l’an dernier estime que la politique industrielle du pays – subventions directes, avantages fiscaux, crédits – réduit son PIB d’environ 2 % par an. Chang-Tai Hsieh et Peter Klenow estiment qu’avec une allocation du capital et du travail aussi efficace que celle observée aux États-Unis, la productivité manufacturière aurait été supérieure de 30 à 50 %.

D’État nounou à État geôlier

Si la France avait dû fournir les lunettes de protection solaire, nul doute qu’elle en aurait acheté trop, ou pas assez. Le risque le plus profond n’est pourtant pas économique. Les exemples cubains, soviétiques ou chinois montrent qu’au-delà de son inefficacité économique, « gouverner selon les besoins » comporte une autre menace. En dépendant de l’État pour ses moyens de subsistance, on s’en remet à son bon vouloir. D’assister à contraindre, il n’y a qu’un pas : on organise les besoins, puis on organise les vies.