Martyre bâillonnée, Xenia Fedorova ? La liberté d’expression protège les opinions, pas les instruments d’une puissance hostile. Reste à empêcher nos démocraties de céder, elles aussi, à la tentation de la restreindre.
Jamais la question de la liberté d’expression ne s’est posée avec autant de vigueur qu’en notre époque victime de la post-vérité, où tous les modes de communication sont en pleine révolution et où guerres hybrides et tensions internationales (particulièrement la guerre de la Russie contre l’Ukraine) poussent partout les États à succomber à la tentation de durcir leur arsenal sécuritaire et réglementaire. Ce débat est un terrain miné, mais il est infiniment légitime.
Il a été particulièrement ravivé ces derniers temps à travers le cas de la propagandiste du Kremlin et ancienne directrice de Russia Today (RT) France, Xenia Fedorova, présente depuis des mois sur tous les médias du groupe Bolloré. Il y a quelques jours, le gouvernement français lui a notifié un arrêté d’expulsion, alors que le renouvellement pour dix ans de son titre de séjour en 2024 avait fait scandale au printemps. Elle vient aussi de voir ses comptes et avoirs français bloqués. Ses employeurs de Canal et de Lagardère, ainsi que d’autres figures prorusses, comme Florian Philippot, et son avocat, maître Emmanuel Piwnica, dénoncent une insupportable atteinte à la liberté d’expression d’une journaliste ayant, sur la Russie, une opinion simplement différente de celle de la doxa. Une décision contre laquelle elle va d’ailleurs faire appel. Une possibilité propre à la démocratie et peu prisée des dictatures.
Pourtant, Xenia Fedorova n’est pas une plume que l’on bâillonne, mais la voix française d’un appareil d’État. Formée et promue à Russia Today, chaîne financée par le Kremlin et longtemps dirigée par Margarita Simonian, que Washington a sanctionnée en 2024 pour ses opérations d’influence, elle prend la tête de la branche française en 2017, jusqu’à sa fermeture en 2023.
Tout au long de ses interventions, Fedorova ne parle pas d’invasion mais d’« opération spéciale » à propos de la guerre de Moscou contre l’Ukraine. Elle a également justifié l’annexion de la Crimée comme une réunification légitime avec la Russie et présenté la déportation de plus de 20 000 enfants ukrainiens, pour laquelle la Cour pénale internationale poursuit Vladimir Poutine depuis 2023, comme de simples « évacuations depuis des zones de combat ».
D’après une enquête de Desk Russie, elle figurait encore dans les effectifs de la maison mère de RT, TV-Novosti, jusqu’à l’été 2024, touchant un salaire de près de 250 000 euros, alors que la chaîne était déjà bannie et qu’elle négociait son arrivée chez Bolloré.
Pire, celle qui clame si fort le respect de sa liberté d’expression la refuse clairement à tous ceux n’étant pas en accord avec sa parole, essentiellement constituée d’éléments de langage dictés par le Kremlin. Après son arrivée, l’éditorialiste Victor Eyraud, en contradiction avec elle, a été écarté d’Europe 1. Il en a été de même pour le général Bruno Clermont, remercié de CNews par un simple texto.
Rien de tout cela ne relève de l’opinion, et ceux qui en doutent sont soit terriblement naïfs, soit eux-mêmes engagés dans le processus d’ingérence porté par la voix de Fedorova. Au mois de mai, l’Arcom était saisie après qu’elle eut accusé la Lettonie, pourtant alliée de la France au sein de l’OTAN, de glorifier le nazisme, vieux refrain de la propagande soviétique. Le même mois, Le Monde la montrait au déjeuner inaugural de l’Institut de l’Espérance, le cercle d’influence monté par Vincent Bolloré pour peser sur la présidentielle de 2027, attablée non loin d’une ministre en exercice… au grand embarras de l’exécutif. Tentative d’ingérence et de manipulation, on vous dit…
La France la désigne aujourd’hui pour ce qu’elle est : une propagandiste d’un État adverse. Et l’Allemagne, où elle a travaillé pour Ruptly, l’agence vidéo de RT installée à Berlin, l’avait déjà interdite de son territoire en 2024, tandis que plusieurs eurodéputés ont demandé, en vain, son placement sur la liste des personnalités devant être sanctionnées par l’UE.
Faut-il pour autant refermer le débat concernant la liberté d’expression, une fois que nous avons expliqué pourquoi ce qui l’enflamme n’en relève pourtant pas ? Surtout pas, car la vraie question demeure, et concerne aussi nos démocraties libérales. À force de vouloir se protéger, elles se prennent parfois les pieds dans le tapis de leurs principes. Le Digital Services Act européen en témoigne. Tout comme la loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de quinze ans qui, sous le légitime prétexte de vouloir protéger nos enfants, aura surtout pour conséquence de ficher l’ensemble des adultes, ainsi que nous l’expliquions il y a peu. S’il n’existe aucun argument solide contre l’expulsion de Xenia Fedorova, il ne faut pas qu’un combat légitime contre les ingérences étrangères serve un jour de prétexte à rogner l’expression du plus grand nombre. Cette nuance est fondamentale.
Le professeur de politique comparée de l’université d’Oxford, Giovanni Capoccia, le notait dans un entretien que j’ai réalisé avec lui pour l’hebdomadaire Franc-Tireur, en 2024. Les ennemis de la démocratie se drapent toujours dans la liberté qu’ils combattent et se posent en vrais démocrates persécutés, comme le faisaient déjà les nationalistes des Sudètes contre une République qu’ils disaient tyrannique. Le procédé n’a pas vieilli. Nos failles, ils les exploiteront, eux qui n’en respectent aucune.
Mais si la liberté d’expression protège l’opinion, même hostile, même sotte, elle ne protège pas l’instrument d’une puissance étrangère en guerre contre nous. Expulser Fedorova, ce n’est pas réduire une journaliste au silence, mais simplement refuser à un État étranger sa capacité à manipuler l’opinion de nos concitoyens à son profit… Restons pourtant vigilants quant à nos propres tentations de la contraindre dans ce qu’elle a de plus essentiel.