La conduite autonome ? Interdite. Le stockage de l’eau ? Refusé. Les NGT, l’acétamipride ? Autorisés… après autant d’années que de labos et de filières détruits. Qui sait ? À force de traquer l’« ingérence intérieure », nos députés finiront peut-être par découvrir qu’ils en sont les premiers artisans.
Même si, contrairement aux incendies qui ravagent le pays, la canicule s’est mise provisoirement en pause, cette semaine du mois de juillet aura été particulièrement éprouvante pour les amateurs de raison, de science et de données. Comme un immense coup de chaud intellectuel.
Le 21, le Parlement a, certes, voté de justesse la loi d’urgence agricole, mais après des débats surréalistes, très souvent fondés sur le mensonge et la culture de la peur. Le lendemain, le ministre des Transports, Philippe Tabarot, annonçait que la France n’homologuera pas la conduite autonome de Tesla, déjà autorisée chez cinq de nos voisins, mais aussi aux États-Unis, au Canada, au Mexique, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Chine, et on en passe… Rebelote le 23. Le tribunal administratif de Poitiers a ordonné la destruction de quatre réserves d’irrigation en Charente-Maritime, en pleine sécheresse, dans une région dont les sous-sols sont particulièrement perméables et ne permettent pas la rétention de l’eau entre l’hiver et l’été. Cette décision sanctionne un supposé surdimensionnement, alors même que la taille des ouvrages ne menace pas la ressource dès lors que les seuils réglementaires de prélèvement sont respectés. Trois jours, trois décisions, un seul pays et une constante manie de vouloir se tirer des balles dans le pied.
Nos élus, ministres, hauts fonctionnaires ne connaissent rien à la science, compensent par l’idéologie, reculent dès qu’un collectif militant hausse le ton et terminent toujours par le même geste : retirer un outil des mains de ceux qui en ont besoin et humilier ceux qui innovent au service de tous. De longue date, ils confondent le principe de précaution avec la volonté d’interdire avant de réfléchir. Ils ne se demandent jamais pourquoi agir ainsi, mais systématiquement pourquoi, diable, il faudrait autoriser. Sans s’interroger sur ce qui pousse les autres nations à le faire, imaginant sans doute la France comme la maîtresse universelle de la vertu, alors qu’elle ne fait que maquiller son réflexe réactionnaire en supériorité morale.
L’acétamipride en fournit la démonstration. Autorisée partout ailleurs en Europe, elle était, jusqu’à ce fameux 21 juillet, proscrite chez nous depuis 2018 par des parlementaires qui ont préféré privilégier leur intuition peureuse à l’évaluation des agences. Huit ans plus tard, après une crise agricole et une censure constitutionnelle, la grande conquête du moment consiste juste à rendre à l’Anses le droit d’accorder des dérogations. Autrement dit, le droit d’évaluer. « C’est la science qui décide, ce n’est pas le politique qui arbitre », s’est félicitée, à raison, la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, le lendemain sur France Inter. Avec huit ans de retard, on devrait considérer comme une victoire le simple retour à une normale hyperencadrée.
Les dérogations se limitent à quelques filières, dont la noisette, pour laquelle l’INRAE estime qu’il faudra trois à cinq ans avant de disposer d’alternatives. Pendant ce temps, nous importons des noisettes cultivées avec la molécule que nous refusons à nos producteurs. Le paysan est désarmé sans que le consommateur soit protégé de quoi que ce soit. Un remarquable pari perdant-perdant, dont la France détient le secret.
Dans l’hémicycle, personne ne parle de dose ni de rapport entre danger réel et risque non mesuré. Ainsi, Pouria Amirshahi, député écologiste, nous gratifie, en pur idéologue, d’une « accélération de l’agenda réactionnaire » et de dispositifs « d’inspiration lepéniste » à propos d’un texte qui confie l’arbitrage à une agence de santé.
Même réflexe sur les nouvelles techniques génomiques (NGT), pourtant fruit des remarquables travaux de notre prix Nobel de chimie 2020, Emmanuelle Charpentier, dont la France a in extremis voté le règlement à Bruxelles, prouvant que certains signent, au sein de l’UE, ce qu’ils n’osent pas défendre à Paris.
Prenons maintenant la formidable révolution du véhicule autonome, infiniment moins accidentogène que la conduite humaine. Les Pays-Bas ont homologué le FSD de Tesla le 10 avril, après dix-huit mois d’essais et plus d’un million et demi de kilomètres. Or, Philippe Tabarot la refuse, demande le temps de bien évaluer, tout en assurant, avec un sublime sens de la tartufferie, que « la France soutient ces technologies », en les renvoyant aux calendes grecques. Son grief principal ? Un logiciel qui se cale sur le flux au risque de dépasser la vitesse autorisée. Pendant que nos voisins cherchent à résoudre ce problème et à l’encadrer, le premier réflexe français consiste à interdire. Et après eux, le déluge…
Pendant ce temps, à Munich, les véhicules de la marque chinoise Xpeng promènent dans le trafic leur technologie (NGP), qui apprend l’Europe en roulant et que Volkswagen vient d’adopter. On reste sans voix.
Il court une vieille formule qui trahit ce que l’esprit français a de pire, tandis que les nombreux talents de notre pays se démènent pour innover malgré les incessants bâtons mis dans leurs roues. « Des chercheurs qui cherchent, on en trouve, des chercheurs qui trouvent, on en cherche. » Elle circule depuis longtemps. On l’attribue au général de Gaulle, même s’il ne l’a jamais prononcée puisque, dans le sillage de son moderniste Premier ministre, Georges Pompidou, il était favorable au progrès. Elle est à rapporter à une réalité qui devrait faire notre fierté et être encouragée plutôt que combattue.
Si l’on considère l’ensemble des prix Nobel de sciences, de médecine, d’économie et les médailles Fields de mathématiques, notre pays est le quatrième le mieux pourvu de l’histoire. Et encore, le premier, les États-Unis, a vu 35 % de ses lauréats être nés à l’étranger. Même constat concernant nos start-up. Sur notre sol, les 36 licornes actuelles ont presque toutes été fondées par des entrepreneurs nés et formés en France. À l’étranger, notamment dans l’écosystème américain, 69 innovateurs passés par des institutions françaises en ont cofondé 48. L’Hexagone se classe ainsi au cinquième rang mondial des pays ayant formé ces bâtisseurs d’empires technologiques. Mais nos institutions, figées de peur face au débat public militant, ont fièrement brandi leur mépris pour la science et décidé de transformer le principe de précaution en principe d’interdiction par essence. Se pose alors une question : pourquoi voulons-nous abattre notre pays, sans que personne d’autre ne nous l’ordonne ?