Dans le grand théâtre de la résignation technologique européenne, la pièce est connue d’avance et le scénario ne souffre aucune déviation. L’intrigue tient en une maxime devenue dogme : les États-Unis inventent, la Chine fabrique, et l’Europe réglemente. Face au raz-de-marée de l’intelligence artificielle, notre Vieux Continent s’est empressé de brandir son arme favorite : la bureaucratie.
Pendant que la Silicon Valley fait chauffer ses datacenters et que l’Américain Nvidia s’érige en maître absolu du silicium mondial, Bruxelles a fièrement accouché de son AI Act. Conçu pour être la grande réponse européenne à cette révolution, le texte vacille pourtant déjà : à l’approche de la mise en application de la majorité des obligations, le 2 août prochain, l’Europe se voit contrainte d’en édulcorer les règles sous couvert de « simplification », soudain rattrapée par l’angoisse du déclassement et l’impératif de compétitivité.
Car l’IA n’est pas seulement une affaire de modèles conversationnels ou d’applications grand public. Elle repose d’abord sur une infrastructure matérielle : des puces, des interconnexions, des serveurs, des datacenters, des compilateurs, des bibliothèques logicielles. Celui qui maîtrise cette couche profonde ne loue pas sa puissance, il la possède.
Et c’est précisément sur ce terrain que, loin des chaires de nos inquisiteurs technophobes et des prophètes de la décroissance, loin de ceux qui ne voient dans chaque innovation qu’un gouffre énergétique à taxer ou à interdire, une rébellion silencieuse est en train d’aboutir. Et, fait suffisamment rare pour être souligné avec la plus grande des fiertés, cette rébellion est française.
Dans les prochains mois, notre pays va réaliser un exploit que les adorateurs du fatalisme jugeaient impossible : la France est en capacité de concevoir l’architecture de ses propres puces, puis d’intégrer et d’assembler des serveurs de calcul haute performance et d’intelligence artificielle souverains. Mieux encore : nous sommes l’un des seuls pays au monde à disposer d’une telle maîtrise.
Quand on leur laisse le loisir de chercher et d’entreprendre plutôt que l’obligation de s’excuser, nos ingénieurs et entrepreneurs sont capables de produire des miracles de technologie. Au cœur de cette reconquête, un écosystème d’entreprises qui a refusé de courber l’échine. Il y a d’abord SiPearl et son microprocesseur Rhea1. Un processeur ultra-puissant destiné à animer les futurs serveurs de calcul intensif (HPC) du premier supercalculateur exascale européen, JUPITER. Si le projet est financé par l’Union européenne, l’implantation du datacenter est sujette à polémique, puisqu’il sera situé en Allemagne, où la production d’électricité est très polluante et émet beaucoup de CO₂. Les compromis européens font visiblement peu de cas de ce genre de détails.
Il y a ensuite VSora, pépite qui dégaine son Jotunn8, l’une des puces d’inférence IA les plus prometteuses du marché, conçue pour rivaliser avec les meilleurs accélérateurs de Nvidia. Leur sortie récente des usines de TSMC, à Taïwan, rappelle que la souveraineté technologique reste un combat mondial, mais n’enlève rien à l’importance de la conception française. Il y a enfin Kalray, avec ses accélérateurs réseau intelligents. Autant de puces et d’accélérateurs ultra-spécialisés qui viennent briser l’hégémonie de la monoculture californienne. C’est l’alliance de la puissance brute et de l’efficience, un pied de nez à ceux qui clamaient que la messe était dite et que nous étions condamnés à mendier notre puissance de calcul à l’étranger.
Mais une puce n’est rien sans l’écrin qui la sublime et l’infrastructure qui la déploie. C’est là qu’entrent en scène les artisans de l’intégration, les gardiens d’un savoir-faire industriel que l’on croyait perdu. D’un côté, Bull (fleuron historique, récemment nationalisé), qui prouve que son expertise légendaire en matière de supercalculateurs reste intacte. De l’autre, 2CRSi, champion strasbourgeois des serveurs à haute performance. Ensemble, ils transforment ces joyaux de silicium en serveurs IA souverains, complets, prêts à faire tourner les modèles de langage de demain sans que nos données n’aillent nourrir les serveurs des géants du Net.
Enfin, avec l’univers logiciel open source existant et l’écosystème de la start-up parisienne ZML, qui combine un framework open source et le tout nouveau moteur d’inférence gratuit LLMD, la France se dote d’une souveraineté allant du logiciel au matériel pour le calcul haute performance et pour l’inférence IA. La convergence de ces talents est historique. C’est la naissance d’un écosystème et la preuve éclatante que l’investissement, l’entrepreneuriat et la foi dans le progrès scientifique portent leurs fruits.
Mais l’ironie de la situation ne nous échappe pas. Ces entreprises, qui bâtissent le socle de notre indépendance technologique, évoluent dans un pays où une partie de l’opinion et de la sphère politique a fait du rejet de l’innovation un fonds de commerce des plus lucratifs. Heureusement, nos ingénieurs ont le cuir épais. Ce qu’ils s’apprêtent à livrer est bien plus qu’une série de composants électroniques : c’est un acte de souveraineté pure. La France s’apprête à doter l’Europe de son propre cerveau artificiel. Il ne nous reste plus qu’à espérer que notre administration saura retenir sa main et résistera à la tentation fatale de venir entraver ce miracle par de nouvelles taxes ou d’absurdes surtranspositions. Pour une fois que la haine du progrès n’a pas gagné la partie, laissons nos électrons libres faire des étincelles.