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Temps de lecture : 4 minutes

9 mai 2026

Le rapport Alloncle et la mouvementée commission d’enquête sur la neutralité et le financement de l’audiovisuel public, dont il est issu, ont enflammé le débat public. Menés non sans arrière-pensées politiques à un an de l’élection présidentielle, ils ont au moins eu le mérite de mettre sur la table certains dysfonctionnements médiatiques et d’amener l’opinion à interroger la notion même de service public.

Celui-ci s’est d’abord révélé souffrant d’un manque flagrant de pluralisme. Loin d’exprimer la diversité des courants d’idées qui traversent la société, il est souvent perçu comme confisqué par une seule famille de pensée – actuellement de gauche, mais pouvant être son opposée demain. Et ce, tandis que les voix dissidentes ou simplement différentes sont reléguées aux marges ou dénoncées dans un esprit de censure, alors que ces médias sont pourtant financés par tous les contribuables. Cette quasi-hégémonie culpabilisante trahit la mission première du service public en plus d’amplifier la défiance délétère qu’il suscite dans l’opinion.

Ensuite, malgré la nécessité de se montrer économe depuis la suppression de la publicité entre 20 h et 6 h du matin en 2009, les débats ont exhumé de nombreuses dépenses somptuaires et attributions de programmes à de trop gourmandes sociétés de production, particulièrement sur le petit écran, et un rapport assez lâche à la notion de reddition des comptes. Le tout en montrant une prééminence d’un divertissement que l’on verrait plutôt s’exprimer dans le cadre de la télévision privée. La BBC, jadis référence absolue d’exigence et d’intelligence accessible, a connu le même glissement. Le résultat est cruel : un audiovisuel public qui ressemble de plus en plus aux chaînes dont il était censé se distinguer, au lieu d’assumer sa différence.

Pourtant, il fut un temps où ce service public sut honorer sa vocation avec éclat, à l’époque où la légèreté voisinait avec des programmes de haute volée. Certes, ces émissions portaient la marque d’un temps révolu, mais elles avaient ceci de précieux : savoir tirer l’audience vers le haut tout en prenant soin de la distraire.

Si ce modèle n’est plus exactement réplicable, son esprit pourrait inspirer la recomposition d’un service public de qualité, innovant, fondé sur la volonté de proposer au plus grand nombre des émissions à la fois éducatives, intelligentes et véritablement pluralistes en utilisant tous les apports des nouveaux outils et formats disponibles à l’heure de l’IA. Une manière de rendre à cet audiovisuel sa dignité première : celle d’un bien commun qui élève la démocratie au lieu de la mépriser, tout en l’ancrant définitivement dans le XXIe siècle.

Une refonte serait plus pertinente qu’une suppression : aucune grande démocratie ne s’est jamais passée d’un audiovisuel public. Lorsqu’il est de qualité, celui-ci constitue un levier essentiel pour élever le débat, offrir une information de référence et préserver un pluralisme réel que le secteur privé ne garantit pas toujours.

Comment y parvenir ? En assumant pleinement la rupture civilisationnelle dans laquelle nous sommes entrés. Le service public ne se mesure plus seulement à TF1, Canal+ ou M6, mais aussi désormais à YouTube, TikTok, Netflix, aux IA conversationnelles et aux créateurs indépendants qui captent l’attention du public.

Pour assumer cette confrontation en se distinguant de la concurrence, la mission ne consiste plus à divertir, informer ou cultiver au sens classique, mais à rendre intelligible un monde devenu techniquement illisible face aux questions de l’IA, du nucléaire, des biotechnologies, des chaînes logistiques, des budgets publics, d’une géopolitique inquiétante et toujours mouvante.

Le service public doit devenir un écosystème acceptant la contextualisation profonde, la contradiction réelle, la mémoire longue et la vérification rigoureuse. Une infrastructure de souveraineté cognitive qui produit de la compréhension durable plutôt que de l’émotion fugitive, évaluée non plus à l’audience mais à ce que les citoyens ont réellement compris, retenu et pu utiliser — et grâce à des outils de métriques IA capables de mesurer objectivement la réalité du pluralisme des points de vue proposés. C’est en devenant cet outil d’augmentation de la capacité collective à penser que l’audiovisuel public retrouvera sa légitimité au XXIe siècle.

Cette vision, bien au-delà du service public, doit aussi irriguer l’ensemble des médias de demain. Des médias qui, même privés et pouvant davantage exprimer leur opinion que les publics, assumeraient une vraie curiosité pour le progrès humain, qui traqueraient les idées singulières là où elles naissent vraiment, qui refuseraient aussi bien le déclinisme paresseux que l’enthousiasme béat en s’adaptant aux codes de notre temps. Un concept qui pourrait s’appeler… Les Électrons Libres… Un média au service du public qui soufflera sa première bougie dans une dizaine de jours.