C’était un nouvel espoir : l’alliance d’un politicien modéré et d’un révolutionnaire marxiste allait mettre fin à un pouvoir autoritaire, à l’impérialisme et aux inégalités. Mais en quelques mois seulement, les héros célébrés en Occident ont transformé le rêve en cauchemar.
1er janvier 1959, 2 h du matin. Batista monte dans un avion avec 40 millions de dollars et fuit vers Saint-Domingue. L’armée cubaine se rend sans combattre. Dans les rues de La Havane, c’est l’explosion de joie : le peuple cubain est libre.
Le Che arrive dès le lendemain et fait de la forteresse de La Cabaña son quartier général. Fidel Castro le rejoint une semaine plus tard, après une marche triomphale depuis Santiago. Il est accueilli par des centaines de milliers de Cubains ivres d’enthousiasme. Alors que des colombes blanches se posent sur ses épaules — une mise en scène soigneusement préparée — il promet des élections libres, la liberté de la presse, le pluralisme politique.
Des plus pauvres à la classe moyenne havanaise, nombreux sont ceux qui y croient. Car Castro bénéficie d’une excellente image, au-delà même des frontières de son île. Deux ans plus tôt, le New York Times l’a présenté comme un démocrate romantique luttant ardemment pour la liberté contre une dictature corrompue. Nationaliste cubain, il n’est d’ailleurs pas un marxiste-léniniste convaincu.
Pourtant, dès les premières heures de sa prise de pouvoir, la réalité est toute autre.
Les premières purges
Les tribunaux révolutionnaires créés par le Che tournent à plein régime. Les exécutions se multiplient, à l’issue de procès expéditifs : des soldats de Batista, des informateurs, des « criminels de guerre », mais probablement aussi des innocents. Ernesto Guevara ne fait aucun secret de ses motivations : « Un révolutionnaire doit devenir une machine à tuer froide, mue par la haine pure. » En quelques mois, des centaines de personnes sont fusillées devant les murs de La Cabaña.
Fidel Castro et lui se sont rencontrés quatre ans plus tôt, à Mexico. Le premier, politicien cubain sans scrupules, a vendu une révolution au second, médecin argentin et idéologue, qui cherche un pays à convertir au marxisme.
Leur alliance forme une machine de guerre redoutablement efficace. Fidel séduit les démocrates américains, rassure les classes moyennes cubaines et charme la presse internationale. Le Che, lui, fusille sans hésiter, impose une discipline de fer et incarne la pureté révolutionnaire. D’un côté le visage aimable, de l’autre le bras armé.
À l’époque, Cuba est un pays prospère : 3e revenu par habitant d’Amérique latine ; ses foyers possèdent plus de téléviseurs que la plupart des pays européens. La mortalité infantile est assez basse et le taux d’alphabétisation frôle les 80 %.
Mais 40 % de la population vit dans la misère, exploitée par les grandes compagnies sucrières américaines. Les Afro-Cubains restent de facto relégués aux marges de la société, victimes de discriminations persistantes. La richesse est concentrée entre très peu de mains — celles de l’oligarchie locale, mais aussi de la mafia américaine, très présente dans l’économie du jeu et du tourisme. Et depuis la prise du pouvoir par Batista, les perspectives se restreignent progressivement, y compris pour une partie de la classe moyenne éduquée.
Redistribuer ? Non, collectiviser
Castro promet le retour de la démocratie, la fin de la tutelle américaine et de la corruption. Les paysans pauvres et les guajiros (métayers, journaliers), à qui le Che distribue des terres et fait miroiter un lopin après le coup d’État, gonflent ses troupes révolutionnaires.
Pourtant, sa réforme agraire, immédiatement mise en œuvre, est radicalement différente. Donner la terre aux agriculteurs pour créer une classe de petits propriétaires capitalistes ? Certainement pas. Il veut des fermes d’État collectivisées, sur le modèle soviétique, avec des ouvriers disciplinés au service de la révolution.
Les grandes plantations cubaines sont nationalisées et passent sous le contrôle de l’INRA, l’Institut national de réforme agraire qu’il dirige. Les paysans se retrouvent ouvriers agricoles d’État, avec un salaire fixe et aucune autonomie — une situation peu différente du servage.
La Havane fixe des quotas de production sans rapport avec les réalités locales. Le paysan ne décide plus ni ce qu’il plante, ni comment il le vend, ni à quel prix. Toute vente directe sur un marché libre est déclarée illégale. Le marché noir devient la seule alternative. Des inspecteurs d’État armés parcourent les campagnes cubaines. Un paysan qui abat sa propre vache sans autorisation risque plus de prison qu’un meurtrier.
La réforme entraîne un exode rural massif. Les ouvriers agricoles fuient les campagnes, aggravant les pénuries alimentaires. Certains prennent même les armes. Débute une guérilla paysanne anticommuniste, largement oubliée de l’histoire officielle. Elle est brutalement réprimée. Des familles paysannes entières sont déplacées de force pour « nettoyer » la zone des résistants, dans une opération cyniquement appelée « la Récolte ».
Sans incitation personnelle, la productivité s’effondre. Cuba, île fertile qui exportait massivement sucre, tabac et fruits, devient en quelques années incapable de nourrir sa population. Le peuple ne mangera plus jamais à sa faim.
La fin des libertés
Les Cubains commencent à comprendre que les promesses initiales ne seront jamais tenues. Une partie de la classe moyenne — avocats, médecins, ingénieurs, commerçants — fuit le pays. Miami commence à se remplir de Cubains éduqués et furieux de la traîtrise du régime.
Progressivement, Castro élimine un par un les modérés de son gouvernement. Huber Matos, commandant révolutionnaire héroïque, démissionne pour protester contre l’influence communiste croissante. Il est immédiatement arrêté pour « trahison » et condamné à 20 ans de prison. Le président Urrutia, façade démocratique du pouvoir, poussé à la démission par Fidel, est remplacé par Osvaldo Dorticós Torrado, fervent révolutionnaire communiste.
La presse est mise au pas. Les journaux, qui pouvaient critiquer discrètement le pouvoir de Batista, voient leur tirage saisi, leurs locaux occupés et leurs journalistes menacés à la première incartade. Seul Bohemia, qui avait soutenu Castro, garde un semblant de liberté éditoriale.
Une société sous contrôle
En novembre, le Che est nommé directeur de la Banque nationale de Cuba. Pour la première fois, un révolutionnaire qui méprise ouvertement l’argent et le capitalisme est placé aux commandes de l’institution financière centrale d’un pays. Par dérision envers l’institution, il signe les nouveaux billets cubains d’un simple « Che » désinvolte.
À l’été 1960, la quasi-totalité de l’économie cubaine est nationalisée. Des miliciens armés se présentent aux portes des usines, des banques, des hôtels, des casinos et des commerces. Les propriétaires ont 24 à 48 heures pour céder leurs biens. Ceux qui résistent sont incarcérés. Les techniciens et managers cubains fuient massivement. En quelques jours, l’industrie se retrouve sans personnel qualifié. La production s’effondre, malgré l’envoi de conseillers par Moscou.
En septembre, Castro annonce sans ambages la création des Comités de défense de la révolution : « Nous allons établir un système de vigilance révolutionnaire collective. » 100 000 sont créés en quelques mois. Des millions de Cubains ordinaires deviennent des informateurs à la solde du régime. Chaque citoyen surveille son voisin. Des pères de famille sont dénoncés par leurs propres enfants endoctrinés ; des voisins rapportent des conversations privées entendues à travers les murs ; des collègues de travail signalent des « attitudes contre-révolutionnaires ». La vie quotidienne cubaine ne sera plus jamais comme avant.
Le mois suivant, tout le parc immobilier locatif est nationalisé. Les propriétaires perdent leurs biens du jour au lendemain. La mesure est populaire à court terme, puisque les loyers sont purement et simplement supprimés. Mais petit à petit, les logements se dégradent. Personne n’est responsable de leur entretien. En quelques années, les immeubles cubains ressemblent à ceux d’un pays en guerre.
Les États-Unis ne rompent leurs relations diplomatiques avec l’île que deux ans après la révolution. Au même moment, le Che quitte la Banque nationale et devient ministre de l’Industrie. Il souhaite ardemment réindustrialiser Cuba pour construire une économie socialiste autosuffisante. Il fixe des objectifs de production délirants. Pour éviter les sanctions, les directeurs d’usine falsifient leurs chiffres. Une culture du mensonge statistique s’installe — les rapports officiels n’ont plus aucun lien avec la réalité. Les conseillers soviétiques, pragmatiques, préconisent des incitations matérielles pour les travailleurs, que le Che refuse catégoriquement. Pour lui, l’homme nouveau socialiste travaille par amour de la révolution, pas pour une prime. Mais dans les faits, les usines cubaines tournent à 30 % de leur capacité.
Fierté du régime, une grande campagne d’alphabétisation est lancée au printemps 1961. 100 000 jeunes « brigadistes » sont envoyés dans les zones rurales pour apprendre à lire aux paysans. Techniquement, c’est une réussite, puisque l’analphabétisme recule significativement. Mais les manuels sont de la pure propagande. Apprendre à lire, c’est apprendre à lire le Castro.
La fin des dernières illusions
Au même moment, 1 400 exilés cubains entraînés par la CIA débarquent à la baie des Cochons. Mais, paralysé par la peur du scandale international, Kennedy retire in extremis la couverture aérienne promise. Les exilés sont écrasés en 72 heures. 1 189 sont faits prisonniers. Pour Fidel Castro, c’est le cadeau politique rêvé. Il proclame le caractère « socialiste » de la révolution et peut désormais présenter toute opposition intérieure comme des « agents de l’impérialisme américain ». Des milliers de Cubains suspects sont arrêtés préventivement et entassés dans les stades de La Havane.
C’est désormais acté : les élections promises n’auront jamais lieu. Les derniers journaux indépendants sont fermés ou nationalisés. Bohemia devient un organe d’État. Pour la classe moyenne, c’est le sauve-qui-peut. Les aéroports sont pris d’assaut. Mais le pire est à venir.
En août 1961, le pouvoir annonce à la radio le remplacement de tous les pesos cubains existants par de nouveaux billets. La population a 72 heures pour procéder à l’échange, limité à 200 pesos par personne. Au-delà, c’est la confiscation. L’épargne de toute une vie s’envole en un week-end. Les personnes âgées sont parmi les plus durement frappées par la réforme. Sans propriété, sans épargne, sans retraite privée, elles deviennent entièrement dépendantes de l’État — et c’est précisément ce que le régime cherche à obtenir.
Dans les mois qui suivent, syndicats, associations professionnelles, fraternités… toutes les organisations civiles indépendantes sont dissoutes les unes après les autres. La vie sociale cubaine doit être contrôlée par les organisations d’État.
Le rationnement alimentaire est instauré. La libreta de abastecimiento — le carnet qui fixe les quotas — devient le document central de la vie quotidienne cubaine. Riz, haricots, sucre, huile, viande : tout est alloué et contrôlé. Cuba la fertile ne parvient plus à nourrir sa population.
Le temps du Bloqueo
Ce n’est qu’en février 1962 que les États-Unis instaurent un embargo commercial total. Castro a désormais un argument clé en main : les pénuries, les échecs économiques, les difficultés quotidiennes — tout est la faute du « bloqueo » américain. Un bouc émissaire providentiel qu’il utilisera pendant 60 ans, malgré l’immensité de l’aide internationale : 300 milliards de dollars entre 1962 et 1990. Trois plans Marshall pour un pays de 10 millions d’habitants.
Reste que les files d’attente s’allongent devant les magasins d’État. Les rayons se vident. Les premières pénuries touchent les médicaments, puis certains aliments. Les Cubains commencent à pratiquer le « resolver » — se débrouiller, trouver, échanger, contourner. La survie quotidienne devient le seul horizon.
Le pouvoir exhorte la population à rester forte face à l’adversité. Dans le même temps, la répression des homosexuels s’intensifie. Le guérillero barbu, viril et endurant — incarné par Castro et le Che, qui fustige la supposée « faiblesse » des gays — devient le modèle de l’homme révolutionnaire. Dans l’orthodoxie marxiste-léniniste soviétique, l’homosexualité n’est-elle pas présentée comme une « déviance bourgeoise et décadente », produit de la corruption capitaliste ? Raúl Castro, le frère de Fidel, organise la répression. Des rafles ont lieu dans les parcs et les lieux de rencontre de La Havane. Des hommes sont arrêtés, humiliés, emprisonnés et surtout envoyés « en redressement » dans les champs, où la main-d’œuvre manque.
Cuba a changé du tout au tout en seulement trois ans. Plus de presse libre, plus de partis politiques, plus de syndicats, plus de liberté de déplacement, plus de propriété ni d’épargne. L’industrie s’est effondrée. L’agriculture, autrefois exportatrice, ne peut plus nourrir la population. Et tout cela avant le blocus.
Fragilisé par ses échecs patents, le Che part exporter la révolution au Congo et en Bolivie. Fidel Castro régnera une quarantaine d’années sans partage, se constituant au passage une fortune colossale.
Soixante ans après la révolution, Cuba est bien plus pauvre qu’en 1958.