C’est le poisson préféré des Français. Pourtant, faute de production locale, il est importé de Norvège ou d’Écosse. Un paradoxe que le projet girondin Pure Salmon ambitionne de corriger… malgré une opposition virulente. Relocalisation bienvenue, ou désastre écologique ?
« Si tu veux sauver l’estuaire, les poings en l’air ! » Dès la clôture de l’enquête publique (qui a collecté un record de plus de 20 000 contributions, dont 95 % défavorables), les désormais traditionnelles manifestations ont enfoncé le clou. Le projet est dénoncé comme « aberrant », « écocidaire », menaçant un « estuaire protégé ». « On n’a pas besoin de ça pour être heureux ! », tranche un opposant, comme si le débat se résumait à une simple question de confort existentiel…
Il faut dire que le projet de Pure Salmon, pharaonique, a tout pour déclencher l’indignation habituelle : 14 hectares de bassins et d’infrastructures, et une production annuelle visée de plus de 10 000 tonnes de saumon, soit jusqu’à 5 % de la consommation nationale. Pure Salmon a beau promettre un saumon garanti sans antibiotiques, sans OGM, et élevé de façon durable grâce à la technologie « RAS » (un système en circuit fermé limitant drastiquement les prélèvements et rejets d’eau), cela reste bien insuffisant pour apaiser les franges militantes écologistes, traditionnellement technophobes et viscéralement opposées à tout gigantisme, au nom des vertus souvent fantasmées des petites exploitations.
Dans le récit, le saumon devient un « caprice de consommateur ». Et derrière le rejet du projet, c’est la pisciculture « industrielle » dans son ensemble qui est mise au banc des accusés : tantôt responsable d’impacts climatiques majeurs, tantôt accusée de vider les océans, à cause de la quantité prétendument astronomique de poissons sauvages qu’il faudrait pour nourrir les élevages.
La pisciculture, un modèle insoutenable ?
Dans un article publié en 2014, l’ONG CIWF France dénonçait un supposé « gâchis de poissons », avançant des chiffres a priori édifiants : entre 3 et 5 kilos de poissons sauvages seraient nécessaires pour produire… 1 kilo de poisson d’élevage. Des ratios chocs, durablement imprimés dans l’imaginaire collectif. Avec de tels chiffres en tête, comment ne pas condamner la pisciculture ?
Le problème, c’est que cette grille de lecture est aujourd’hui largement obsolète. Si ces ratios correspondaient à la réalité des années 1990, ils ne tiennent plus face aux évolutions techniques des dernières décennies. L’alimentation des poissons d’élevage a profondément changé, intégrant davantage de matières végétales et réduisant fortement le recours aux huiles et farines de poissons. Résultat : le ratio « FIFO » (fish in : fish out), qui mesure la quantité de poissons sauvages nécessaire à la production, tourne désormais autour de 0,3. Autrement dit, un kilo de poisson sauvage permet aujourd’hui de produire plus de trois kilos de poisson d’élevage.

Le saumon fait figure d’exception relative. Carnivore, il reste l’une des espèces les plus dépendantes des huiles et farines de poissons, avec un FIFO qui s’établit aujourd’hui entre 1 et 1,5 (selon les méthodes utilisées). Cela peut sembler élevé, mais c’est probablement toujours préférable à la pêche directe du saumon sauvage. Les poissons destinés à l’alimentation des élevages proviennent en effet de populations beaucoup plus abondantes, là où les saumons sauvages figurent parmi les espèces les plus sous pression.
Plus largement, un fait mérite d’être souligné : malgré l’explosion de la pisciculture depuis la fin des années 1980 et l’augmentation continue de la consommation de produits de la mer, les captures de poissons sauvages ont aujourd’hui tendance à se stabiliser, voire à reculer. Un signal clair que la pisciculture ne vide pas les océans, mais contribue au contraire à réduire la pression sur les stocks sauvages. Un élément central, trop souvent absent du débat public.

Et le bilan est tout aussi intéressant du point de vue climatique. Certes, une alimentation strictement végétale reste la moins carbonée. Mais, à production équivalente, la majorité des élevages piscicoles émettent moins de gaz à effet de serre que l’élevage de poulet, pourtant souvent présenté comme la référence en la matière. C’est le cas du saumon d’élevage, qui affiche un bilan carbone d’environ 5,1 kgCO₂e par kilo produit, contre 8,3 pour le poulet.

Même constat pour l’emprise au sol — 4,86 m² par kilo produit, contre 14,53 m² pour le poulet — et pour les rejets azotés, deux fois plus faibles en pisciculture.
En résumé : non, la pisciculture, y compris lorsqu’elle est « industrielle », ne peut pas être considérée comme une aberration environnementale. Bien au contraire.
En Gironde, un désastre écologique ?
Parler de pisciculture en général est une chose. Se pencher sur le cas très concret du projet girondin en est une autre. Si ce dernier hérite de la mauvaise réputation du secteur, les opposants concentrent surtout leurs critiques sur ses impacts locaux, jugés incompatibles avec un estuaire classé et protégé.
En premier lieu, alors que certains manifestants déplorent l’implantation du projet sur un espace présenté comme « resté sauvage », il convient de rappeler que le site retenu est en réalité une ancienne friche industrielle, déjà largement artificialisée, située au cœur de la zone industrialo-portuaire du Grand Port maritime de Bordeaux. Labellisé « site industriel clé en main », le terrain a été remblayé dès 2015 à l’aide de sédiments de dragage afin d’être mis hors d’eau et prêt à accueillir des activités industrielles. La faune et la flore présentes sur la parcelle ont d’ailleurs déjà fait l’objet de procédures administratives il y a plusieurs années avec, en compensation, la sanctuarisation et la gestion écologique de 87 hectares par les pouvoirs publics.
Reste que le site jouxte des zones naturelles remarquables, notamment le site Natura 2000 des « Marais du Nord-Médoc », que les travaux — et en particulier le passage des canalisations — pourraient perturber. Pour limiter ces impacts, Pure Salmon prévoit plusieurs mesures d’évitement : forage horizontal pour faire passer les tuyaux sous le fossé humide au nord sans détruire cet habitat sensible, adaptation du calendrier de chantier afin d’éviter les périodes de reproduction (oiseaux, amphibiens), et installation de barrières destinées à empêcher l’intrusion des amphibiens sur le site. Difficile, dans ces conditions, de justifier un gel définitif d’un terrain précisément préparé pour accueillir ce type de projet.
Mais la principale source de crispation se situe ailleurs : les rejets de l’élevage, en plein estuaire de la Gironde. Même en l’absence de traitements médicamenteux, les effluents issus des poissons eux-mêmes — riches en nitrates et phosphates — suscitent des craintes de pollution. Des inquiétudes qui concernent à la fois la biodiversité estuarienne, les conchyliculteurs voisins, et même les usagers du littoral, la plage de la Chambrette se trouvant à seulement 1,6 km au nord du point de rejet.
Pour y répondre, Pure Salmon a conçu un dispositif de traitement des eaux particulièrement poussé qui combine filtration mécanique, traitement biologique, dénitrification et stérilisation par ultraviolets, afin d’éliminer tout risque bactériologique avant rejet dans le milieu naturel. Les boues résiduelles, quant à elles, seront déshydratées, stockées dans des bennes étanches, puis valorisées via une unité de méthanisation locale. À cela s’ajoute une étude de modélisation de la dilution du panache de rejet, concluant à une dispersion très rapide et à un impact considéré comme nul au-delà d’un kilomètre — épargnant ainsi la plage de la Chambrette, et le reste de l’estuaire.
Dans son avis rendu en 2024, la MRAe (Mission régionale d’autorité environnementale) a formulé plusieurs demandes de précisions et interrogations, qui semblent avoir été intégrées dans la dernière version de l’étude d’impact. Sera-ce suffisant ? Très probablement, du moins sur le plan écologique.
Car une autre inquiétude majeure, sans lien direct avec la biodiversité, pourrait bien jouer les trouble-fête.
L’épée de Damoclès
Si la pisciculture affiche de réels atouts écologiques par rapport à d’autres formes d’élevage, elle n’en conserve pas moins un talon d’Achille : sa dépendance à l’eau. Certes, le recours à la technologie RAS peut rassurer : en recyclant la majorité de l’eau utilisée, ce système limite considérablement les prélèvements. Mais il n’est pas pour autant autonome. Pour éviter l’accumulation de nitrates et compenser les pertes liées à l’évacuation des déchets, un apport continu d’eau neuve reste indispensable. Des volumes loin d’être anecdotiques : environ 6 500 m³ par jour, soit l’équivalent de la consommation quotidienne d’une ville de plus de 40 000 habitants.
À cette fin, le projet prévoit un prélèvement dans la nappe superficielle du Plio-Quaternaire, une nappe contenant une eau saumâtre du fait de la proximité de l’océan. Inutilisable pour l’alimentation en eau potable, elle ne concurrence donc, en théorie, aucun autre usage. En théorie seulement, car sous cette nappe superficielle se trouve une ressource autrement plus stratégique : la nappe profonde de l’Éocène, qui alimente la majorité du département, métropole bordelaise comprise.
Sur le papier, les deux nappes sont censées être hydrauliquement isolées. Mais dans ce secteur, les couches d’argiles qui les séparent sont fines, hétérogènes, et leur étanchéité fait débat. Si cette barrière n’est pas totalement imperméable, les pompages pourraient, par effet de vases communicants, entraîner une baisse significative du niveau de la nappe de l’Éocène.
Est-ce réellement problématique ? À première vue, on pourrait penser que ces volumes, aussi impressionnants soient-ils, restent marginaux à l’échelle des prélèvements départementaux. Mais l’enjeu ne se limite pas à un risque de pénurie. Dans cette zone, la nappe de l’Éocène est en contact avec l’eau marine salée. Si elle demeure douce, c’est grâce à la pression qu’elle exerce, bloquant toute intrusion saline. Or un pompage excessif pourrait faire chuter cette pression et ouvrir la porte à une entrée d’eau salée dans l’aquifère avec, à la clé, un risque de contamination de la principale réserve d’eau potable du département.
Même si ce scénario reste peu probable, il ne peut être totalement écarté. C’est pourquoi Pure Salmon a l’obligation, dans son étude d’impact, de démontrer l’étanchéité suffisante des argiles séparant les deux nappes. Dès 2023, l’entreprise mandate le bureau d’études ArcaGée pour évaluer ce risque. Les essais de pompage montrent alors une baisse du niveau piézométrique de la nappe de l’Éocène de 3 cm, jugée négligeable par le porteur de projet. Mais la Commission locale de l’eau (CLE) émet alors des doutes et sollicite une expertise indépendante du BRGM.
En septembre 2024, le verdict tombe, et il est sévère. Pour l’expert d’État, les essais de pompage « n’ont pas été réalisés dans les règles de l’art ». L’affirmation selon laquelle les nappes seraient déconnectées « n’est pas confirmée » et les données disponibles tendent même « plutôt à l’infirmer ». Dans la foulée, la Mission régionale d’autorité environnementale (MRAe) estime que le dossier ne permet pas de conclure à l’absence de risque pour la nappe de l’Éocène.
Pure Salmon réagit alors en mandatant un nouveau bureau d’études, ANTEA Group, chargé de réaliser une nouvelle expertise. Celle-ci conclut, une fois encore, à une influence négligeable des pompages. Cette fois, le BRGM valide la méthodologie globale et reconnaît que les constats posés sur les incidences sont cohérents avec les observations. Mais il ne lève pas totalement les réserves, pointant encore certaines incertitudes techniques.
La dernière version de l’étude d’impact intègre donc une étude prospective supplémentaire, du bureau d’études GEOTEC cette fois, prenant en compte les réserves formulées par le BRGM. Et pour couronner le tout, des mesures complémentaires ont été prises, dont une surveillance renforcée et continue du niveau piézométrique de la nappe de l’Éocène. Suffisant ou non ? C’est précisément sur ce point technique que l’enquête publique devra trancher.
Un projet en suspens
Depuis le 19 janvier, l’enquête publique est désormais close. Le commissaire-enquêteur dispose, en principe, d’un mois pour rendre son avis. Un délai qui pourrait toutefois être prolongé au regard de la complexité du dossier et du volume exceptionnel de contributions. La décision finale reviendra ensuite au préfet, dans les prochains mois.
À ce stade, l’issue reste ouverte. Mais quel que soit le choix qui sera envisagé, il sera l’aboutissement d’un long processus administratif, jalonné d’expertises, d’allers-retours techniques et de confrontations entre services de l’État et porteur de projet, ce dernier ayant progressivement ajusté sa copie aux exigences formulées.
Aucun scandale ici, si ce n’est la saturation délibérée et organisée de l’enquête publique par des tombereaux d’avis défavorables, dont l’apport réel au fond du dossier interroge.
Laissons donc les pouvoirs publics trancher, sur la base des faits et de la science. Car l’histoire de ce projet rappelle surtout une chose : en France, aucune initiative industrielle de cette ampleur n’est validée à la légère.